À chacun ses limites (actus Octobre 2026 n°2)
Un plafond de dépôt qui s’arrête à la porte d’un bookmaker, un championnat parfaitement autorisé mais surtout alimenté par des joueurs excessifs, un pari interdit sur une plateforme mais disponible sur une autre : les réglementations laissent parfois d’étranges passages… Résumé de l’actualité de ces quinze derniers jours.
France : les ligues de niche dans le viseur de l’ANJ
L’Autorité nationale des jeux vient de publier une analyse assez révélatrice des paris sportifs en France. En 2025, les mises ont progressé de 12 %, à 11,5 milliards d’euros, une hausse largement portée par le football et par l’élargissement du nombre de rencontres proposées.
Mais c’est surtout la répartition des joueurs qui interpelle. Au premier semestre 2026, plus de 80 % des mises sur certains championnats du Brésil, d’Arabie saoudite, du Japon ou d’Australie provenaient de joueurs identifiés comme excessifs. Même concentration sur les paris portant sur une période précise d’un match, comme une mi-temps, un quart-temps ou un set : selon les sports, ces joueurs représentent 80 à 89 % des mises.
Attention à ne pas inverser la causalité : ces compétitions ne sont pas nécessairement plus addictives. Les parieurs récréatifs s’y intéressent simplement beaucoup moins, ce qui augmente mécaniquement la part des joueurs intensifs.
L’ANJ envisage néanmoins d’en tirer des conséquences réglementaires. Aujourd’hui, les compétitions et types de résultats autorisés aux paris sont principalement évalués au regard de l’intégrité sportive et des risques de manipulation. La protection contre le jeu excessif pourrait devenir un critère supplémentaire.
Aucune interdiction n’est annoncée pour l’instant. Mais si cette réflexion aboutit, les opérateurs pourraient voir leur catalogue de paris examiné non plus uniquement selon la fiabilité des compétitions, mais aussi selon les comportements des joueurs qui les fréquentent. Une évolution potentiellement importante pour les marchés secondaires et les paris en direct.
Un marché français qui cale, FDJ United qui révise encore ses objectifs
Le bilan du premier semestre publié par l’ANJ est plutôt terne. Hors casinos et clubs de jeux, le produit brut des jeux (PBJ, les mises diminuées des gains reversés) atteint 5,66 milliards d’euros, soit seulement +0,5 % sur un an, contre +4,1 % au premier semestre 2025.
Le numérique sauve la croissance avec un PBJ en hausse de 11 %, à 1,45 milliard d’euros. Mais cette progression est largement concentrée sur le démarrage de la Coupe du monde : les mises sportives n’augmentaient que de 4 % entre janvier et mai, avant de bondir de 47 % en juin. Les bonus d’acquisition distribués ce mois-là ont presque quadruplé par rapport à juin 2025.
Dans les réseaux physiques, les difficultés sont plus anciennes. Le PMU recule pour la troisième année consécutive et les activités françaises sous droits exclusifs de FDJ United perdent 2 % de PBJ.
Le groupe vient d’ailleurs de revoir ses prévisions annuelles à la baisse pour la troisième fois depuis février. Son chiffre d’affaires a chuté de 8,1 % au troisième trimestre, portant le recul à 5,6 % sur neuf mois. En cause : la raréfaction des gros jackpots EuroMillions, des gains de parieurs inhabituellement élevés, une moindre fréquentation des points de vente et 62 millions d’euros de taxes supplémentaires.
FDJ United anticipe désormais une baisse de quelques points de son PBJ en 2026 et un recul de son chiffre d’affaires de l’ordre de 5 %.
Espagne : un plafond de dépôt commun à tous les opérateurs
L’Espagne s’attaque à une faille assez évidente des dispositifs de lutte contre le jeu excessif. Jusqu’ici, un joueur pouvait atteindre son plafond de dépôt chez un bookmaker, puis continuer à déposer chez un autre. Et ainsi multiplier les montants autorisés.
La DGOJ, le régulateur espagnol, vient de présenter un système national qui additionne les dépôts effectués sur l’ensemble des sites agréés. Les plafonds communs seront fixés par défaut à 700 € par jour, 1 750 € par semaine et 3 300 € sur quatre semaines.
Mais attention, ces montants ne constituent pas des plafonds absolus. Chaque joueur pourra les diminuer, les augmenter ou même les supprimer. La protection repose sur deux mécanismes : empêcher le contournement des limites en multipliant les comptes, et imposer un délai de réflexion avant toute décision d’augmenter ses dépôts. Une hausse ou une suppression ne prendra effet qu’après trois jours ouvrés, et une seule augmentation sera autorisée tous les trois mois.
Le fonctionnement repose sur une vérification centralisée en temps réel. Lorsqu’un dépôt est demandé, le système tient compte de ceux déjà réalisés chez les autres opérateurs. Il complète les limites individuelles qui continuent de s’appliquer chez chaque bookmaker.
Le dispositif est actuellement en phase de test, avant une entrée en vigueur complète prévue en mars 2027. Il s’accompagne d’un portail permettant aux joueurs de consulter leur activité, leurs dépenses et leurs comptes auprès de plusieurs plateformes, notamment pour détecter une éventuelle usurpation d’identité.
Environ un tiers des joueurs espagnols possèdent des comptes chez plusieurs opérateurs. Le nouveau système devrait donc fermer une possibilité de contournement assez répandue, à condition bien sûr de rester dans le marché agréé.
La DGOJ prépare aussi un modèle commun de détection des joueurs à risque, encore soumis à consultation. L’objectif serait d’éviter que chaque opérateur applique ses propres critères pour identifier un comportement problématique.
Marchés prédictifs : du nouveau, mais toujours pas de verdict
Aux États-Unis, la CFTC vient de franchir une étape réglementaire importante. Le 9 octobre, le régulateur fédéral des produits dérivés a proposé d’élargir explicitement la définition des swaps aux contrats portant sur des événements sportifs, politiques ou culturels.
C’est précisément la qualification défendue par Kalshi et les autres plateformes de marchés prédictifs pour échapper aux réglementations locales sur les paris sportifs. Mais il s’agit encore d’un projet de règles, pas d’un texte définitivement adopté.
Côté européen, une avancée commerciale mérite davantage l’attention que les habituelles déclarations d’intention. Hacksaw a lancé le 15 octobre une plateforme B2B permettant aux opérateurs de proposer des marchés prédictifs sous leur propre marque, après une extension de sa licence maltaise aux jeux entre joueurs. Cela ne vaut toutefois pas autorisation de commercialisation dans toute l’Union européenne, où les cadres nationaux restent très différents.
Offre illégale : Google pourrait devenir un allié des régulateurs
Aux Pays-Bas, le régulateur KSA reconnaît une limite assez embarrassante de sa stratégie contre les sites illégaux : les amendes sont faciles à prononcer, beaucoup moins à recouvrer auprès d’opérateurs offshore.
Ce constat n’a pas empêché une sanction record de 37 millions d’euros contre EOD Code, société exploitant plus d’une dizaine de sites sans licence néerlandaise, avec notamment des contrôles d’âge insuffisants et des paiements en cryptomonnaies.
Mais la KSA veut désormais agir davantage sur la visibilité des offres illégales. Avec plusieurs autres régulateurs européens, elle travaille avec Google à la constitution d’une liste blanche des opérateurs agréés dans l’Union européenne. Le moteur de recherche pourrait ainsi identifier plus facilement les publicités des plateformes non autorisées et les écarter.
Une coopération est également engagée avec Meta. Michel Groothuizen, président de la KSA, n’exclut pas des poursuites judiciaires contre ces géants si les discussions échouent, tout en reconnaissant qu’un tel bras de fer pourrait durer des années.
Le projet de liste blanche n’a encore ni calendrier public précis ni résultat opérationnel annoncé. L’approche change néanmoins : au lieu de poursuivre indéfiniment les sites qui réapparaissent sous de nouvelles adresses, les autorités cherchent à leur couper les principaux canaux d’acquisition de joueurs.
En bref
NBA : les paris sur les performances individuelles encore restreints
La NBA interdit à ses bookmakers partenaires américains de proposer plusieurs types de paris particulièrement faciles à manipuler. Sont notamment visés les combinés réunissant plusieurs under sur les statistiques d’un même joueur (points, rebonds, passes décisives), les under sur des joueurs censés disputer moins de douze minutes et certaines lignes alternatives offrant des gains plus élevés. Les paris sur le opening tip, le premier panier, le premier tir à trois points ou la première action statistique d’un joueur sont également concernés, tout comme ceux misant sur des tirs précisément manqués. Ces restrictions s’ajoutent aux interdictions déjà appliquées aux paris sur les fautes, les pertes de balle ou les lancers francs manqués.
Les nouvelles règles s’appliquent dès cette saison aux partenaires américains de la NBA, dont DraftKings et FanDuel, qui couvrent selon la ligue plus de 99 % du marché américain des paris sportifs. Leur portée internationale reste en revanche incertaine. La NBA possède également des partenaires à l’étranger, notamment ParionsSport en France, mais aucune confirmation publique ne permet d’établir si les mêmes restrictions leur sont imposées. Les plateformes américaines de marchés prédictifs échappent, elles, aux accords conclus avec les bookmakers traditionnels.
Tennis : vingt-quatre ans de suspension et 70 000 dollars d’amende
Le Serbe Stefan Milićević, ancien 1 338e mondial, a été sanctionné jusqu’en octobre 2050 pour avoir truqué six matchs entre 2022 et 2024, tenté d’en manipuler six autres et recruté ou essayé de recruter d’autres joueurs. L’affaire concerne le circuit professionnel secondaire, où évoluent des joueurs aux revenus souvent modestes. Milićević n’a répondu à aucune des sept sollicitations de l’agence internationale chargée de l’intégrité du tennis. L’enquête ne fournit toutefois pas de montant public des gains frauduleux ou des pertes subies par les victimes des matchs truqués : les 70 000 dollars correspondent à l’amende prononcée, pas à un préjudice estimé.
FIFA : des millions d’échanges qui pourraient tourner en circuit fermé
Une enquête du Wall Street Journal met en doute la réalité des volumes affichés par ADI Predictstreet, une plateforme de marchés prédictifs partenaire officiel de la FIFA. Sur 167 millions de dollars de transactions enregistrées jusqu’à fin septembre, environ 108 millions proviendraient de comptes échangeant presque exclusivement entre eux. Trois étudiants de Harvard ont identifié ces mouvements grâce aux données publiques de la blockchain : les comptes concernés auraient été alimentés par un même portefeuille, qui percevait également les commissions de la plateforme.
Le soupçon porte sur une possible inflation artificielle de l’activité. Si plusieurs comptes liés s’échangent continuellement les mêmes fonds, chaque transaction augmente le volume affiché sans nécessairement correspondre à de nouveaux clients ou à une véritable demande extérieure. Cela peut donner une impression trompeuse de popularité et de liquidité, deux arguments commerciaux essentiels pour attirer les utilisateurs d’un marché prédictif.
Depuis fin août, seulement 795 portefeuilles auraient ainsi généré 99 % des échanges de la plateforme. ADI Predictstreet n’a pas répondu aux questions du journal, tandis que le régulateur de Gibraltar affirme qu’un premier examen n’a révélé ni préjudice pour les consommateurs ni infraction aux règles interdisant les transactions avec soi-même. Les transactions enregistrées existent bien, mais le volume réellement généré par une demande indépendante reste difficile à établir.
Jeux vidéo et gambling : les adolescents déjà exposés
Une étude publiée par l’ANJ révèle que 39 % des 15-17 ans interrogés ont pratiqué des jeux numériques intégrant des mécanismes proches des jeux d’argent au cours des douze derniers mois. Parmi eux, 15,6 % y ont dépensé de l’argent, notamment dans des jeux de casino sociaux ou des jeux vidéo proposant des récompenses aléatoires.
Plus surprenant, près de 59 % des adolescents pratiquant ces jeux hybrides déclarent également jouer à de véritables jeux d’argent, pourtant interdits aux mineurs. Parmi ceux qui cumulent les deux pratiques, 40,7 % des adolescents dépensant de l’argent dans les jeux hybrides présentent un score élevé de problèmes de jeu, contre 14,1 % chez ceux qui y jouent gratuitement. L’étude établit une association, pas une relation de cause à effet. Elle révèle également que près de sept jeunes concernés sur dix ont été exposés à des publicités les incitant à parier sur de vrais jeux d’argent.
Ohio : quarante-huit heures sans publicité après une limitation volontaire
Le régulateur propose d’interdire aux bookmakers tout marketing direct pendant les deux jours suivant l’activation ou la modification d’un outil de limitation volontaire des dépôts, des mises ou du temps de jeu par un client. Notifications, offres promotionnelles et messages personnalisés seraient concernés. La consultation reste ouverte jusqu’au 30 octobre. La règle n’est donc pas encore adoptée, mais son principe est simple : lorsqu’un joueur décide de ralentir, le bookmaker devrait commencer par arrêter de le relancer.
Sources
- Paris sportifs autorisés : l’ANJ pourrait intégrer le jeu excessif
- Paris sportifs en ligne : quels sont les sports ou les compétitions moteurs de la croissance ?
- Bilan du marché des jeux d’argent au 1er semestre 2026
- FDJ United cuts 2026 targets again as Q3 revenue falls 8.1%
- FDJ United lowers 2026 guidance as EuroMillions slump and tax rises hit revenue
- Spain launches joint deposit limits and Player Portal for online gamblers
- Will SCOTUS take up prediction markets case after CFTC issues proposed rules on swaps?
- Hacksaw launches B2B prediction markets platform with MGA Type 3 approval
- Verleiden of vechten? Of allebei?
- KSA imposes record €37 million fine on unlicensed operator managing over 10 sites
- NBA Bans More Prop Bets, Parlays, But Rules Exclude Prediction Markets
- Serbian tennis player gets 24-year ban for match-fixing
- FIFA Prediction Market Partner Tied To $108M In Circular Trades: WSJ
- Pratique des jeux numériques hybrides chez les 15-17 ans : résultats de la recherche ENJEU-Mineurs
- Ohio Regulators Want To Pause Promos If Bettors Use Responsible Gaming Tools
